OVERSIZE : POURQUOI LA MODE N'EN FINI PAS DE NOUS FAIRE TOUT PORTER TROP GRAND ?

Plus de dix saisons que la mode tourne à plein volume. À la croisée de plusieurs phénomènes sociétaux, un nouvel ordre de grandeur s'est installé dans les silhouettes, des jeunes filles attentives aux tendances comme des femmes au goût sûr. Le marqueur d'une recherche de sophistication.

L'image a fait le tour du monde. En juillet 2017, quand Rihanna part à la rencontre de Brigitte Macron à l'Elysée, elle choisit de se présenter dans un blazer disproportionné au point que ses manches engloutissent ses mains. Les réseaux d'alors s'indignent du manque de tenue de ce vêtement qualifié de “trop grand”. Il deviendra la norme. Lorsque l'on s'intéresse à l'évolution du terme “oversize” sur le site Tagwalk, qui référence les défilés par mots-clés, le constat est frappant : depuis 2021 aucune saison n'a comporté moins 2 300 silhouettes étiquetées de la sorte. “Si vous prenez un manteau ou une veste que vous vous êtes acheté il y a 5-6 ans et qui vous paraît toujours d'actualité en termes de style, il est très probable que vous la trouvez étriqué aux épaules” avance Margaux Painvin, consultant director au sein du cabinet de prospective Nelly Rodi.

Une constante, si l'on écarte les années Covid, qui s'est installée de manière nette dès le printemps-été 2019, mais dont les prémices se situent antérieurement. Le vestiaire ne désenfle pas : les chaussures ont des semelles chunky, les solaires sont XXL, les manteaux épaulés, les blouses scandinaves amples... Cette longévité record pousse la spécialiste à un constat tranché : “À mon sens, ça ne peut même pas être considéré comme une tendance : c'est un courant, une nouvelle façon de se vêtir, qui va durer.” Qu'est-ce qui pousse les habits à prendre des proportions toujours plus exponentielles sans jamais dérouter le public ?

Balenciaga printemps-été 2017 par Demna.  Launchmetrics - SpotlightVetements automne-hiver 2016. Launchmetrics - Spotlight

Pourquoi nous est venu l'idée de porter de l'oversize ?

Un premier réflexe serait d'associer l'ampleur des vêtements à une quête de confort, ancrée ou décuplée par les mois de confinement. Il est vrai que l'onde de choc du boom du loungewear se fait encore ressentir aujourd'hui, en témoigne par exemple la place accordée au pantalon de pyjama dans les tendances printanières. Mais le bien-être est loin d'être le seul facteur qui joue en faveur de la coupe oversize.

“On note une hybridation des secteurs entre les vestiaires masculins et féminins. Certaines formes et volumes ont été largement récupérés par les femmes” note Margaux Painvin de Nelly Rodi. Dans le viseur : le blazer, élément clé de cette silhouette défendue par l'influent Demna chez Vetements puis injectée dès le printemps-été 2017 chez Balenciaga. Encouragé par sa facilité d'adoption -qui ne rêve pas d'avoir l'air cool sans quitter son jogging, ou en empruntant simplement des vestes aux hommes de son entourage ?-, l'oversize se propage et devient un élément de vocabulaire de la féminité.

Rihanna en blazer oversize à l'Elysée le 26 juillet 2017. Getty Images

Oversize, le féminin augmenté

Qui oserait dire que Gigi Hadid manque de féminité, lorsqu'elle pose dans un pull XXL inspiré du polo de rugby pour la campagne de sa ligne Guest in residence en 2022, ou dans une veste BOSS aux imposantes épaulettes en janvier 2023 ? C'est que tout porter trop grand, une absurdité aux yeux de certains, a été érigé en art. L'analyste le constate : “L'oversize n'est plus synonyme de dissimulation : c'est une histoire de dégaine. Souvent et notamment chez la Gen Z, porter une pièce très large implique de porter quelque chose de très court en bas. On a vu aussi beaucoup de pantalons amples portés avec des petits crop tops voir des brassières.” Il ne s'agit pas de soustraire le corps aux regards, mais plutôt de s'amuser avec les proportions, pour rester maître du jeu.

Affaire d'équilibre, l'injection dans une silhouette d'éléments disproportionnés brouille les pistes, déjoue en quelque sorte le “male gaze” ; fait émerger une féminité plus nuancée mais jamais atténuée. Il est aussi question de layering, de savoir agencer les strates de vêtements pour rendre son goût personnel le plus lisible possible. Un savoir-faire très présent chez Rabanne à l'automne-hiver 2024-2025, et qui fait les beaux jours de Miu Miu ces dernières saisons. Voir les choses en grand est devenu une affaire de distinction, si bien que la proposition séduit par de-là cette génération à l'appétit immodéré en matière de tendances et microtendances.

Phoebe Philo printemps-été 2024. Phoebe Philo

Un vestiaire des superlatifs

Faussement simple, cette idée fixe de choisir des vêtements larges est observée aussi chez des labels qui s'adressent à des femmes plus âgées. Phoebe Philo dont le retour était attendu avec impatience par sa fan base de philophiles (et tout le milieu de la mode) a positionné son style en ce sens. Les défilés de Bottega Veneta, Max Mara ou encore Stella McCartney et The Row ont tous installé cette silhouette qui a les épaules. Ou peut se permettre la décontraction totale d'un grand tee-shirt, sans risquer d'entacher le sérieux de son image. Savoir jouer de ces codes devient synonyme de sophistication. “Il ne s'agit pas juste d'emprunter le blazer de son compagnon, mais d'aller chercher des créations qui témoignent d'une d'un vrai travail, d'un vrai savoir-faire” explique Margaux Painvin de Nelly Rodi. Et l'opulence de devenir le dernier chic.

L'histoire rappelle celle d'un certain Christian Dior, qui fit scandale en 1947 en brisant l'austérité des lendemains de la guerre avec des jupes New Look nécessitant un métrage outrancier d'étoffe. Facile de dresser un parallèle avec l'impératif de sobriété de notre époque, de dresser un parallèle avec les 18 mètres de tissus d'une des robes du premier défilé de Chemena Kamali chez Chloé. Plus grande, plus voyante, la mode est chez certains aussi plus complexe et travaillée, à l'image des tailleurs XXL de poupée de Marc Jacobs automne-hiver 2024-2025. “La dernière Fashion Week nous est apparue complètement antinomique avec cette idée de consommer moins, ou des pièces qui sont essentielles. Cette idée d'abondance en est le contre-pied. Mais il s'agit des créateurs très luxe.” Le parti de la grandeur devient un signe extérieur de raffinement.

La philosophie du toujours plus grand, toujours plus abondant, n'est pas un mot d'ordre partagé unanimement. Même si elle commence à lasser certains observateurs, la persistance des silhouettes transparentes, comme au Festival de Cannes 2024 ou à la dernière Fashion Week où Saint Laurent l'a érigé en icône, calme le jeu de l'oversize. Et c'est peut-être là le secret de la longévité de cette allure : elle cohabite avec d'autres, se réinvente à la faveur de l'essor -puis du recul- du streetwear, du quiet et not so quiet luxury, des robes romantiques des coquettes... Protéiforme et désirable dans sa (fausse) simplicité.

Marc Jacobs automne-hiver 2024-2025. Launchmetrics - Spotlight

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